La promotion des valeurs liées aux droits de l’homme dans le monde musulman

La promotion des valeurs liées aux droits de l’homme  dans le monde musulman

La promotion des valeurs liées aux droits de l’homme dans le monde musulman

Ozcan Keles* PDF logo

Résumé

À l’origine de cette communication il y a le fait que les droits de l’homme sont un thème récurrent dans la pensée et le tajdid de Fethullah Gülen, thème qui s’exprime par l’exemple dans le mouvement Gülen. Ce tajdid se construit et se communique collectivement, en permettant son adaptation et son acculturation pour répondre à des contextes socioculturels différents. En outre, les opinions de Gülen sur le pluralisme, la démocratie, les droits de l’homme et la liberté de croyance sont nettement favorables aux valeurs et aux normes des droits de l’homme. Le présent texte affirme la grande importance qu’a le monde musulman pour l’ambition générale de Gülen d’une civilisation globale, et c’est ainsi que l’activité du mouvement s’étend aujourd’hui à la plupart des régions du monde. Avec le temps, comme c’est le cas en Turquie, les idées de Gülen permettront à la périphérie des sociétés musulmanes – qui aura acquis le pouvoir de la faire – d’en influencer la partie centrale et d’ouvrir la voie à plus de liberté et de respect des droits de l’homme.

Ce document comporte trois parties. La première examine les dynamiques qui sous-tendent l’influence de Gülen et la nature de son tajdid, afin d’évaluer si son influence peut être transposée dans un autre contexte. La deuxième partie analyse le contenu du tajdid de Gülen affirmant que les valeurs liées aux droits de l’homme sont un thème à part entière de son discours sur l’islam. L’étude porte ici sur les points de vue exprimés par Gülen sur l’islamité anatolienne, la démocratie et la politique, les droits de l’homme et la liberté de croyance, qui illustrent l’ijtihad nouveau que mène Gülen sur le châtiment temporel de l’apostasie dans le droit islamique. La troisième partie suit les activités du mouvement dans le monde musulman, affirmant que le mouvement a maintenant atteint sa phase d’adolescence, et s’interroge sur la capacité réelle du tajdid et du discours de Gülen, à travers la pratique du mouvement, à promouvoir les valeurs liées aux droits de l’homme dans ce monde musulman.

Introduction

La prémisse à cette communication est que les valeurs liées aux droits de l’homme constituent un thème récurrent dans la pensée et le tajdid de Fethullah Gülen, qui s’exprime par l’exemple au sein du mouvement Gülen. Ce tajdid se construit et se communique collectivement, en permettant son adaptation et son acculturation pour répondre à des contextes socioculturels différents. En outre, les opinions de Gülen sur le pluralisme, la démocratie, les droits de l’homme et la liberté de croyance sont nettement favorables aux valeurs et aux normes des droits de l’homme. Le présent texte affirme la grande importance qu’a le monde musulman pour l’ambition générale de Gülen d’une civilisation globale, et c’est ainsi que l’activité du mouvement s’étend aujourd’hui à la plupart des régions du monde. Avec le temps, comme c’est le cas en Turquie, les idées de Gülen permettront à la périphérie des sociétés musulmanes – qui aura acquis le pouvoir de la faire – d’en influencer la partie centrale et d’ouvrir la voie à plus de liberté et de respect des droits de l’homme.

Je dois commencer par souligner que, bien qu’il existe une quantité croissante d’écrits et de travaux de recherche sur Gülen et son mouvement, il y a jusqu’à ce jour très peu de choses, si même il y en a, concernant son influence dans le monde musulman. La raison principale en est que le mouvement a eu, dans le monde musulman, une visibilité et une activité moindres qu’ailleurs. Une recherche plus empirique s’avère nécessaire dans ce monde. Le défi qui se présente est donc, dans un premier temps de situer Gülen dans le contexte du monde musulman, pour ensuite en venir à considérer l’influence qu’il a, s’il en a une, pour la promotion des valeurs liées aux droits de l’homme dans cette région.

Le présent document comprend donc trois parties. La première examine les dynamiques qui sous-tendent l’influence de Gülen et la nature de son tajdid. Le but en est simple : pour pouvoir prédire si Gülen a un champ d’influence important dans le monde musulman, il importe d’abord de comprendre ce qui rend Gülen influent dans son contexte d’origine, dans quelle mesure il est influent en Turquie, et si cette influence est transférable ailleurs. La deuxième partie analyse le contenu du tajdid de Gülen affirmant que les valeurs liées aux droits de l’homme sont un thème à part entière de son discours sur l’islam. L’étude porte ici sur les points de vue exprimés par Gülen sur l’islamité anatolienne, la démocratie et la politique, les droits de l’homme et la liberté de croyance, qui illustrent l’ijtihad nouveau que mène Gülen sur le châtiment temporel de l’apostasie dans le droit islamique. La troisième partie suit les activités du mouvement dans le monde musulman, affirmant que le mouvement a maintenant atteint sa phase d’adolescence, et s’interroge sur la capacité réelle du tajdid et du discours de Gülen, à travers la pratique du mouvement, à promouvoir les valeurs liées aux droits de l’homme dans ce monde musulman.

Pour évaluer l’influence potentielle de Gülen dans le monde musulman, je vais faire référence au modèle « centre-périphérie » de Serif Mardin. Je suggère que la bataille en cours pour le pouvoir en Turquie, telle que la manifeste la pointe de l’iceberg qu’est le combat politique qui s’est récemment déployé entre d’une part un public nouveau, d’origine rurale, favorable à la démocratie mais conservateur, représenté par le Parti de la Justice et du Développement (AKP) au pouvoir, et d’autre part les marges militant pour un statu quo laïc, représentées par le Parti Républicain du Peuple (CHP), est en réalité une bataille entre, respectivement, la périphérie et le centre.

Dans le présent document, je défends l’idée que, de même que le discours de Gülen et le mouvement Gülen ont été les instruments qui ont renforcé la périphérie en Turquie, leur présence aura le même effet dans le monde musulman.

En fin de compte, toute discussion théologique est, dans cette communication, sans rapport avec l’hypothèse principale ni avec le débat. Ce qui importe, étant donné le but de cette communication, est que Gülen soit perçu et considéré comme travaillant dans le cadre traditionnel du droit et de la théologie islamiques, et non pas qu’il le fasse réellement. Affirmer qu’il soit [perçu comme le faisant] aide à expliquer la perception et l’influence dont il jouit en Turquie, et de plus en plus à l’étranger. Qu’il le fasse réellement est le sujet d’une autre étude.

L’influence et le tajdid de Gülen

Gülen est plusieurs choses à la fois, et c’est cette combinaison de caractéristiques, de capacités et de compétences, dont certaines ont jusqu’ici parues s’exclure mutuellement, qui le distingue des autres et lui a procuré un avantage transformateur. Gülen est un érudit islamique, militant de la paix, intellectuel, chef d’un mouvement laïc fondé sur la religion, réformateur social, guide, poète et écrivain. Il a réussi à motiver et inspirer toute une génération en Turquie, et des millions de gens à l’étranger, pour en faire un mouvement multiethnique (et même multi-religieux) qu’il appelle une « communauté de volontaires ».

Bien que la personne et la personnalité de Gülen soit très intéressantes, je vais dans le présent document examiner les dynamiques qui lui ont permis de jouir, en Turquie, d’une immense influence.

La triple formule de Gülen : pieux, intellectuel, alim

Je suggère que c’est grâce à la combinaison de trois caractéristiques particulières que Gülen a pu devenir immensément populaire et influent en Turquie : être un musulman à la spiritualité pieuse et à l’orientation soufie, être un intellectuel versé dans l’interprétation et la pensée contemporaines, et être un érudit islamique respecté, un alim.

Ali Bulac, érudit musulman et chroniqueur indépendant bien connu, fut le premier à souligner les références de Gülen comme intellectuel et alim et leur importance, affirmant que Gülen est le plus récent revivificateur de la tradition des ulemas. Le mot alim (singulier de ulema) est en arabe un titre accordé aux seuls érudits islamiques les plus savants, maîtrisant parfaitement les sources, sciences et méthodologies islamiques traditionnelles. Bulac affirme pourtant qu’être un simple alim ne suffit pas, et ne fait de quelqu’un qu’un simple messager. Pour être efficace et pertinent, il faut être janahayn (avoir deux ailes), autrement dit être également un intellectuel connaissant les sciences et la pensée occidentales.

 

À ce sujet, Bulac affirme en ce qui concerne Gülen : « Gülen est peut-être, parmi les rares prétendants, le représentant le plus accompli de janahayn. Il présente plusieurs caractéristiques-clés : une compréhension approfondie des sciences islamiques, une connaissance profonde des biographies (ilm al-rijal) dans les récits du hadith, et une compréhension détaillée de la méthodologie islamique (usul). Son livre intitulé Concepts-clés dans la Pratique du Soufisme est une œuvre extrêmement importance pour la pensée et la tradition soufie. La principale caractéristique de Gülen est qu’il analyse les problèmes contemporains et qu’il propose des solutions en utilisant la méthodologie traditionnelle du droit islamique et du hadith.

La preuve que Gülen a acquis une expertise dans les philosophies, l’histoire, la littérature et la science occidentales, ce sont les références qu’il prend dans ces disciplines et les interprétations qu’il fait des problèmes contemporains. Dans un entretien avec Eyup Can, Gülen cite quelques intellectuels occidentaux dont il a lu les œuvres : Kant, Descartes, Sir James Jean, Shakespeare, Victor Hugo, Tolstoï, Dostoïevski et Pouchkine. Nous savons par ses mémoires qu’il a étudié Kant, Rousseau, Voltaire, Émile, Schiller, ainsi que les œuvres de philosophes existentialistes comme Camus, Sartre et Marcuse au cours de son service militaire en 1961.

Dans une série de 14 cassettes contenant des sermons prononcés devant les fidèles d’une mosquée en 1978, sur une période de plusieurs mois, et concernant l’existence de Dieu (tawheed), Gülen parle de façon détaillée de la 2ème loi de la thermodynamique, du big bang, d’astrophysique, de probabilités, de physique atomique et de biologie à l’appui de ses arguments. De nombreuses autres séries de sermons, structurés et méthodiques, font appel à cet éventail de disciplines et de sujets. On raconte, parmi les disciples de Gülen, des histoires devenues légendaires d’auditeurs peu familiers de ces questions qui s’endormaient durant ses sermons, ou d’intellectuels de gauche qu’on avait poussés à venir assister et qui se réveillaient, perplexes et désorientés, pendant le sermon de Gülen parlant de protons, d’électrons et de neutrons.

C’est la capacité de Gülen à tirer ses références à la fois des philosophies islamiques et occidentales, et à interpréter l’une par l’autre, qui lui a valu la réputation de janahayn. Cette double approche lui permet deux choses : d’une part s’attirer la sympathie et la fréquentation de ceux qui tirent leurs références des sciences positives et qui sympathisent avec la pensée des Lumières occidentales, et d’autre part démontrer aux libéraux occidentaux et aux religieux conservateurs qu’il n’y a pas de contradiction entre l’islam, la science et les exigences de l’époque moderne.

Cette double caractéristique ne suffit pourtant pas à expliquer l’influence de Gülen. La description de Bulac ignore une autre dimension, à savoir la dévotion et la ferveur spirituelles d’orientation soufie de Gülen. Elles se manifestent souvent par une émotion et un dévouement intenses, et par la prose poétique de son discours.

Gülen est perçu par le public comme une personne profondément religieuse ; il est resté célibataire par dévouement à Dieu et à Sa cause, et mène une vie profondément ascétique, dormant et mangeant très peu et passant le plus clair de son temps, en particulier maintenant, dans l’adoration solitaire et dans l’étude avec ses étudiants personnels. Sa ferveur religieuse et son zèle peu courants se manifestent clairement dans l’émotion forte qu’il ressent quand il prononce ses sermons, qu’il termine souvent en pleurs, provoquant la même chose chez ses auditeurs. Dans le grand public turc, on appelle souvent Gülen le « Hodja qui pleure ».

À propos de l’éducation religieuse de Gülen, Lester Kurtz remarque que Gülen a mémorisé le Coran à un âge très jeune et affirme qu’« il a commencé à prier quand il avait quatre ans, et n’a depuis manqué aucune prière ». Il s’est contenté très tôt d’un mode de vie simple, consacré à la prière, à la méditation, à la rédaction et à l’enseignement religieux. Renonçant à une vie de famille, il a choisi un chemin ascétique, consacrant sa vie à la prière et aux questions religieuses, et ne possédant pratiquement rien en propre.

C’est en tout cas ainsi que Gülen est perçu, et cette perception est extrêmement importante. En fait, sans cette réputation, les références intellectuelles et de alim de Gülen ne lui vaudraient qu’une influence limitée. Pour le dire simplement, le musulman ordinaire s’est lassé, dans les années récentes, des soi-disant savants islamiques, en particulier ceux qui apprécient les sciences occidentales. La confiance suppose que les références érudites soient complétées par la dévotion et la pratique, et même alors reste la question de l’orientation : soufie, salafite, shiite, ou laïque.

Ainsi, bien comprendre qui est Gülen est plus important que savoir ce qu’il dit. Par exemple, le thinktank Rand, très influent aux États-Unis, voit à tort en Gülen un « moderniste » et affirme que, bien que les modernistes soient les plus parfaits alliés de l’Occident, en termes de discours et de croyances, il leur manque l’authenticité des traditionnalistes et l’apport de service propre à influencer le public. L’observation générale concernant les modernistes est correcte, mais faire de Gülen un des leurs est erroné. Si Gülen avait été un moderniste, il n’aurait jamais joui de l’influence qu’il a en Turquie, et encore moins dans le monde musulman. D’où l’importance de cette rectification.

La question est bien entendu de savoir si Gülen sera capable d’étendre son influence au monde islamique au sens large. Le monde musulman est une vaste zone géographique constituée de plus de 50 pays. Une réponse simpliste, qui se passe d’une étude détaillée de la nature spécifique de chaque pays et de son intérêt pour le mouvement Gülen, est positive puisque les dynamiques et les caractéristiques culturelles sous-jacentes sont les mêmes. En tout cas, la religion est aussi importante dans la plus grande partie du monde musulman qu’elle l’est en Turquie. L’attachement de Gülen à la foi et à sa cause, confirmé sur une période de cinquante ans, est une bonne monnaie d’échange dans cette partie du monde. Pourtant, le facteur déterminant pour l’influence de Gülen dans le monde musulman sera la présence et le nombre de membres du mouvement Gülen dans cette région.

Le mouvement Gülen et le tajdid (renouveau de la religion)

La ferveur spirituelle de Gülen et ses références d’intellectuel et de alim constituent son premier facteur d’influence parmi les musulmans turcs. Ces caractéristiques l’ont aidé à construire un second champ d’influence, le mouvement Gülen. Ce mouvement parvient là où la réputation personnelle de Gülen n’est pas parvenue. Gülen influence le mouvement, lequel influence à son tour la société au sens large. Comme Gülen non seulement associe mais aussi prêche la ferveur spirituelle, l’acceptation de la science et la connaissance religieuse, ses disciples expriment aussi cette triple caractéristique. Un bénévole actif du mouvement sera un musulman ou un croyant pratiquant rattaché à une tradition, dont le caractère éthique le pousse à éviter les complaisances matérielles, en général d’un niveau d’études au moins secondaire, formé en théologie islamique et connaissant correctement les autres religions, ce qui en fait un « Gülen en miniature »[1]. Ainsi la formule influente efficace est-elle reproduite, à des degrés différents, à travers le mouvement.

Cette caractéristique dote le disciple de Gülen d’une confiance en soi extrêmement efficace pour influencer ceux qui se trouvent d’un côté ou de l’autre de l’éventail qui va des religieux aux laïques.

Aussi, bien que Gülen soit influent à titre individuel pour les raisons évoquées plus haut, c’est le mouvement fondé sur la foi, et dont il est aujourd’hui l’inspirateur, qui lui permet de mettre en œuvre ses idées et le désigne comme apte à provoquer de vrais changements au niveau mondial. Sans de nombreux disciples et une vaste influence sur les éléments de base de la société, Gülen serait resté un érudit d’une grande profondeur mais sans moyen d’action, un penseur élitiste, un intellectuel espérant être écouté par les masses qui doivent être développées. Avec Gülen, les masses sont prêtes et attendent qu’il parle.

C’est la raison pour laquelle Yilmaz prétend que Gülen est engagé dans un « tajdid par le comportement ». Le tajdid est le renouveau, la revivification et la restauration de la religion. C’est un mécanisme authentiquement islamique, prophétisé par le Prophète lui-même,

Seul un mujaddid peut entreprendre une démarche de tajdid. Dans son effort pour rénover la religion (tajdid), un mujaddid utilisera l’outil de l’ijtihad (raisonnement), ce qui fait de lui un mujtahid. L’ijtihad consiste à relire et à réévaluer les textes religieux et les sources religieuses pour en déduire une réinterprétation de leurs enseignements adaptée à l’époque contemporaine, tout en restant fidèle au cadre et à l’esprit d’ensemble. Cela est aussi un mécanisme authentique, conforme à l’orthodoxie islamique. L’ijtihad a ses propres limites, règles et conditions, et il ne faut pas le confondre avec la réforme, qui n’en a pas. Tous les mujaddids sont aussi des mujtahids, mais tous les mujtahjids ne sont pas des mujaddids.

À propos de l’ijtihad, je définis les efforts de Gülen en ce domaine comme un ijtihad progressif (tadriji)[2], car :

  • il développe et communique son ijtihad progressivement, au fil des années et par différentes canaux, et
  • il ne prétend pas du tout faire œuvre d’ijtihad, retardant ainsi le moment où sera reconnu le fait qu’il est engagé dans l’ijtihad.

Ce qui est important pour le présent document, c’est que Gülen est actuellement engagé dans cet ijtihad progressif à propos de la peine de mort pour apostasie que prévoit la loi islamique, comme on l’analysera plus loin.

À propos du tajdid de Gülen, Yilmaz affirme : « Gülen a réinterprété la compréhension islamique conformément à l’époque contemporaine, et il a développé et mis en pratique un discours musulman nouveau … sur la religion, le pluralisme, le droit, la laïcité, la démocratie, la politique et les relations internationales. » (Yilmaz, 2003, p. 209)

Selon Yilmaz, Gülen entreprend un tajdid par le comportement, car ses idées sont immédiatement mises en pratique à travers le mouvement, et affectent la société environnante dans le long terme.

Je suggère que le tajdid de Gülen est construit collectivement à partir du comportement du mouvement et des idées de Gülen. Si le tajdid de Gülen se fonde sur le comportement, alors le mouvement joue un rôle important dans l’élaboration de ce tajdid. En outre, Gülen encourage la contribution de ce qui est ici l’élément actif, c’est-à-dire le mouvement. Gülen est donc conscient du fait que ses idées et ses enseignements généraux seront reçus, interprétés et adaptés localement au cours du processus de leur application.

Je suggère que la contribution du mouvement au tajdid de Gülen prend la forme de :

  1. son interprétation des points de vue de Gülen quand il les reçoit,
  2. la reformulation qu’il en fait pour les adapter aux réalités locales telles que le financement et la capacité à les appliquer,
  3. l’adaptation qu’il fait de ces points de vue généraux pour correspondre à la culture et aux coutumes locales (acculturation),
  4. les réalités nouvelles qui naissent du comportement local et des activités du mouvement soulèvent des questions et des défis nouveaux auxquels Gülen réagit,
  5. le mouvement invente lui-même de nouvelles formes de comportement qui sont transmises à Gülen, auxquelles il répond,

et le processus précédent se renouvelle. Il y a donc, entre le mouvement et Gülen, un dialogue continuel dont le résultat est un tajdid collectif. Certains peuvent prétendre qu’un même processus d’interprétation et d’adaptation existe dans (toutes) les autres formes de tajdid. Même si cela est vrai dans une certaine mesure, le fait que le mouvement soit actif dans plus de cent pays élargit considérablement le spectre de réception, d’adaptation et de mise en situation des points de vue de Gülen. En outre, le fait que les bénévoles du mouvement sont bien éduqués, bien formés et très flexibles signifie qu’ils sont, dans leur dialogue avec Gülen, plus critiques, analytiques et innovants. Cette approche collective est également promue par Gülen au sein du mouvement quand il insiste sur la prise de décision collective et la consultation (sura). Aussi, dans le mouvement, toute entreprise et tout projet ont-ils leur propre comité, qui assume la responsabilité de ses propres décisions. Que les décisions soient prises localement et collectivement explique le succès du mouvement à travers le monde entier, sur des marchés extrêmement différents du point de vue socioculturel et économique.

Ainsi Gülen agit-il plus comme présidant à la construction de ce tajdid. Il fixe les grandes lignes, les objectifs et les principes.

Mais ensuite, la façon dont ces principes et ces objectifs sont mis en œuvre dépend plus du mouvement que de Gülen. En deux mots, les efforts de dialogue produits par le mouvement nous en apprennent beaucoup plus sur le tajdid de Gülen sur l’islam et la société qu’aucun de ses essais ou interviews sur le sujet.

Bien comprendre comment le tajdid de Gülen est élaboré et transmis est important, car cela démontre combien ce tajdid est acculturé localement par les gens qu’il influence. Cela ne veut pas dire que la pensée originelle de Gülen est édulcorée ; à l’évidence, ce n’est pas le cas. Mais le discours et les enseignements généraux de Gülen sont adaptés pour mieux convenir aux situations locales. On peut, à titre d’illustration, comparer les projets éducatifs du mouvement au Turkménistan avec ceux menés aux États-Unis ou en Allemagne.

Ce point est important en ce qui concerne le monde musulman (et partout, d’ailleurs) en ce sens que les points de vue et le discours de Gülen se révèlent capables d’être adaptables, flexibles, durables et concrets. Ce sont des caractéristiques essentielles si les idées et le tajdid de Gülen doivent avoir une influence dans le monde musulman. Sinon, en l’absence d’une possible acculturation, la forte culture arabe rejetterait ce nouveau discours et s’y opposerait. Ce point sera examiné ultérieurement.

L’influence du mouvement Gülen en Turquie

Le mouvement Gülen est « un des mouvements revivalistes les plus influents de la Turquie moderne ». À propos de l’influence de Gülen sur son propre mouvement, Yavuz écrit : « Il y a dix ans, cette communauté religieuse ne voulait même pas permettre à ses filles d’aller au collège ou au lycée. On préférait envoyer les étudiantes à l’école coranique ou dans des écoles de l’imam Hatip réservées aux filles. Pendant des années, Gülen a, en public et en privé, encouragé la communauté à former tous ses enfants quel que soit leur sexe. Aujourd’hui, il existe de nombreuses écoles pour filles dont beaucoup de diplômées vont à l’université. » (Yavuz, 1999, p. 125)

Selon Bacik, la relation entre l’ego du musulman et les groupes islamiques a connu un changement important dû, inter alia, au fait que l’ego musulman a compris certains concepts importants comme l’Europe et la démocratie, et que les membres de la communauté islamique viennent d’horizons mieux formés. Je prétends que la contribution de Gülen à ce changement a été importante, comme l’affirme Kosebabalan : « L’attitude de Gülen favorable à l’Occident a joué un rôle central pour atténuer et adoucir les positions antieuropéennes et antiaméricaines de certains groupes islamiques. Bien que beaucoup d’islamistes finissent par se rapprocher de cette attitude, la majorité d’entre eux ont au début beaucoup critiqué Gülen pour ses points de vue pro-européens. Il fut un des premiers à adopter l’idée d’une adhésion à l’Union Européenne, à une époque où les islamistes y voyaient en général une menace pour la sécurité turque et pour la culture islamique. » (Kosebabalan, 2003, p. 176)

À propos de l’influence du mouvement Gülen en Turquie, Kosebabalan remarque : « Fethullah Gülen et le mouvement qu’il a fondé et qu’il anime constituent deux des principaux acteurs de la vie sociale et politique en Turquie. Ses idées, malgré certaines complexités et contradictions, influencent directement la politique étrangère turque, et elles donneraient probablement une certaine ardeur à cette politique si on les mettait en pratique. » (Kosebabalan, 2003, p. 170)

Kosebabalan remarque que certains accorde à Gülen le crédit de contributions intellectuelles ayant conduit au sommet UE-OIC (Organization of the Islamic Conference) à Istanbul en 2002. À l’appui de Kosebabalan, Yavuz affirme que « Gülen est l’élément moteur de la construction d’un ‘nouvel’ islam en Turquie ».

Concernant l’influence de la pensée de Gülen, Yilmaz écrit : « De premières observations indiquent que non seulement Gülen renouvelle les discours et les pratiques musulmans, mais il transforme aussi la sphère publique, sans le proclamer ni s’en vanter. À cet égard, le mouvement évolue et devient une école de pensée fondée sur le discours de Gülen et susceptible d’influencer le monde musulman dans son ensemble. Ce processus de transformation correspond parfaitement à un tajdid dans la sphère publique turque. » (Yilmaz, 2003, p. 237, Voll, 2003, p. 247)

En ce qui concerne le discours transformateur et l’évolution vers une nouvelle école de pensée, Yavuz déclare : « Dans les visions conflictuelles de la mondialisation, Fethullah Gülen est une force de développement d’un discours islamique de pluralisme multiculturel mondialisé. Comme l’atteste l’impact des programmes éducatifs de ceux qu’il influence, sa vision fait le pont entre moderne et postmoderne, entre global et local, et a une influence importante sur les débats contemporains qui façonnent les visions du futur des musulmans comme des non musulmans. »

Nous avons déjà étudié la dynamique de cette influence et la question de savoir si elle venait de la personne de Gülen ou du mouvement. Grâce à cette influence, Gülen a aidé à renforcer la périphérie en Turquie. Les initiatives du mouvement Gülen dans l’éducation, les médias et les affaires ont rendu plus forte et plus capable la majorité silencieuse des travailleurs turcs, jusqu’ici incapable de lutter pour une position centrale.

Qui plus est, grâce à cette nouvelle école de pensée, Gülen a aidé à écarter les dogmes théologiques et culturels, qui jusqu’à récemment empêchaient la périphérie de s’engager positivement dans la société et donc de se rapprocher de son centre, actuellement occupé par les marges laïques militantes.

Le phénomène de l’AKP, qui plonge ses racines dans le mouvement de la Perspective Nationale pro-islamique, doit largement au discours transformateur de Gülen d’avoir réussi à devenir un parti moderne, diversifié et démocratique. En 1994, alors que Recep Tayip Erdogan parlait de la démocratie comme d’un moyen propre à atteindre une fin, Gülen se leva devant la Fondation des Journalistes et Écrivains et dit : « Il n’y a pas de retour en arrière pour la démocratie ; elle n’est pas parfaite mais c’est le meilleur système que nous ayons actuellement. » Dans la Turquie polarisée des années 90, Gülen fut à nouveau le seul à parler de dialogue, de tolérance, d’acceptation mutuelle et de coexistence pacifique. Ce sont les conférences du mouvement Gülen, les dîners interreligieux de rupture du jeûne, les récompenses pour la paix, etc. qui rassemblèrent des gens venant des horizons opposés de l’éventail politique. Beaucoup dirent avoir été agréablement surpris, voire bouleversés, en constatant qu’ils avaient pu partager la table de gens autrefois considérés comme des ennemis jurés. Pourtant, en même temps, beaucoup, y compris des membres de l’actuel gouvernement AKP et de la Direction des Affaires religieuses, critiquèrent Gülen pour cela. Il est intéressant de noter que même la Direction des Affaires religieuses abrite aujourd’hui un dialogue interreligieux et que le gouvernement actuel a adopté l’approche de réconciliation de Gülen.

Gülen a aidé à atténuer la fracture idéologique en Turquie, et la tension communautaire qui en résultait. Quand les alévis furent offensés par les sunnites, il fit une déclaration à la télévision, en tant qu’imam sunnite, pour dire : « Si aimer le vénérable Ali fait de quelqu’un un alévi, alors je suis un alévi, car je l’aime tendrement. » Au sujet des communistes, on sait qu’il a déclaré : « Ils aiment leur pays autant que vous le faites. Vous ne pouvez mettre en doute leur patriotisme. » Même sur la laïcité, les déclarations de Gülen selon lesquelles il considère favorablement une laïcité ouverte à l’anglo-saxonne (contrairement à une laïcité militante à la française) a contribué à atténuer les tensions aussi sur cette ligne de faille.

Les réunions d’Abant, rassemblant universitaires, écrivains, journalistes et hommes politiques (y compris des membres éminents de l’actuel gouvernement) pour discuter en profondeur des questions politiques qui divisent la Turquie, et parvenir à un consensus qui se reflète dans les déclarations d’Abant, sont des efforts qui vont dans le même sens[3].

Les opinions de Gülen sur la démocratie, la laïcité, le pluralisme, les droits de l’homme et la modernité ont contribué à rendre plus forts les musulmans de Turquie, qui jusqu’à peu se battaient pour résister au charme de ces valeurs, malgré leur appréciation favorable, de crainte qu’y céder soit contraire à leur foi. Les musulmans de Turquie sont aujourd’hui capables de participer socialement, politiquement et, plus important, sincèrement et de manière constructive, à la vie publique et aux débats contemporains en Turquie. La preuve en est que le gouvernement AKP a fait, au cours de son premier mandat, plus qu’aucun autre gouvernement au cours des 40 années précédentes pour l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne.

Le tajdid de Gülen et les droits de l’homme par défaut

Avant de replacer Gülen dans le contexte du monde musulman, je vais resituer les droits de l’homme dans le contexte du discours de Gülen. Mes prémisses sont que le discours de Gülen et les activités du mouvement :

  1. sont fondés sur l’humain et contiennent donc une propension sous-jacente aux valeurs humanistes,
  2. et contribuent à éradiquer les objections culturelles et exprimées sur le mode religieux contre les valeurs liées aux droits de l’homme.

Cela veut dire que, étant donné son évolution normale, les valeurs liées aux droits de l’homme se diffuseront à travers le mouvement, et grâce à son influence, par défaut. Je vais considérer le discours de Gülen sur l’islamité anatolienne, la politique, les droits de l’homme et la liberté de croyance, qui illustre le mieux les deux points qu’on vient de mentionner.

L’islamité anatolienne

L’islamité anatolienne constitue la compréhension et la pratique de l’islam de Gülen. Elle est le soubassement de la pensée et du discours de Gülen. Tout, dans les idées et la perspective de Gülen, se fonde essentiellement sur elle. Donc, là où cette compréhension et cette pratique primaires de l’islam se sont diffusées, les points de vue secondaires de Gülen sur la démocratie, les droits de l’homme et le pluralisme vont finir par suivre.

La déclaration d’Abant de 1998 affirme que « révélation et raison ne sont pas en conflit ; la démocratie et la laïcité ne s’opposent pas à l’islam ; l’état doit rester neutre face à toute forme d’idéologie, de croyance et de point de vue philosophique ; l’état doit garantir les droits de l’homme fondamentaux et la liberté de croyance, de conscience et de religion et ne doit pas chercher à exclure ni déposséder quiconque du droit de participer à la vie publique ».

La déclaration d’Abant de 2001 stipule : « Les libertés civiques et politiques, au premier rang desquelles les libertés de croyance, de pensée et d’expression, d’éducation et d’organisation, sont les préalables au pluralisme. » (Fondation des Journalistes et Écrivains, 2001, p. 316)

Pour Gülen, l’islam est par sa nature même modéré, et l’expression répandue et récente « islam modéré » est incorrecte, car elle implique que l’islam peut être autre chose que modéré. Gülen croit que la modération est une caractéristique tellement centrale de l’islam que toute interprétation de l’islam qui ne l’intègre pas n’est pas l’islam. Il affirme que ceux qui se réfugient dans une pratique ou une interprétation extrémistes le font délibérément, par ignorance, par suite d’une compréhension incomplète de l’islam ou parce qu’ils ont sorti les problèmes de leur contexte.

Gülen affirme que ce qui se manifeste et ce qui est mis en avant des enseignements islamiques et des croyances religieuses uniformes peut varier selon la région et la culture. Cela donne à l’islam une certaine souplesse et autorise que divers « parfums d’islam » se développent, différents les uns des autres en termes de nuance, d’intensité ou d’esthétique, tout en restant les mêmes pour ce qui est de la croyance et des enseignements.

Par voie de conséquence, Gülen prétend que l’islamité anatolienne pratiquée en Turquie est différente des islamités arabe ou iranienne. L’islamité anatolienne est « plus vaste, plus profonde, plus tolérante et plus globale, et se fonde sur l’amour ».

Gülen déclare qu’il ne voit aucune objection canonique à accepter le fait que différentes situations sociohistoriques produisent un islam aux accents qui varient. En fait, Gülen fait un pas de plus et pense qu’il est possible de promouvoir cette interprétation dans un monde plus vaste.

« Dans ce cadre de référence, si nous excluons certaines périodes et certains individus, l’interprétation par les Turcs de ce que l’islam permet d’interpréter est correcte et positive. Si nous diffusons au plan mondial l’interprétation islamique de héros de l’amour comme Niyazi-i Misri, Yunus Emre et Rumi, si nous pouvons faire parvenir leur message d’amour, de dialogue et de tolérance à ceux qui ont soif de ce message, chacun va accourir pour embrasser l’amour, la paix et la tolérance que nous représentons. » (Camaci & Unal, 1999, p. 196)

Ainsi, en disant que les Turcs ont une compréhension « plus vaste et plus profonde » de l’islam, étant donné qu’ils ont eu l’opportunité et vécu l’expérience d’une interprétation et d’une exploration de l’islam auxquelles les autres musulmans n’eurent pas accès, suggère-t-il que cette interprétation convient mieux à l’époque contemporaine.

L’islam turc, ou l’islamité anatolienne, existait bien avant que Gülen en répande le concept. Ce sont pourtant les entretiens, les allocutions et les livres de Gülen qui ont au début contribué à diffuser ce concept au grand public. En analysant les dynamiques sous-jacentes de l’islamité anatolienne, il a aidé à définir plus précisément le concept. Ce faisant, Gülen a légitimé le concept d’islamité anatolienne et l’a fait reconnaître dans l’esprit des musulmans turcs. Auparavant, beaucoup pensaient que l’admettre revenait à créer un schisme dans l’islam. Il reste certains groupes islamiques turcs pour critiquer Gülen pour avoir si largement répandu cette idée. Convaincre les gens du contraire a aidé à définir, protéger et maintenant diffuser plus largement ce concept dans le monde musulman.

Ce qui est diffusé n’est pas une nouvelle religion mais une pratique imprégnée de certaines valeurs. Il s’agit donc de régler avec précision la plus conformiste, rigide et didactique des islamités pour en faire une pratique plus ouverte, d’orientation soufie et aimante.

D’autres voient dans le discours de Gülen de forts relents néo-ottomans. Mais à regarder de plus près dans l’œuvre de Gülen, on s’aperçoit que Gülen utilise l’expérience turque et ottomane de l’islam pour éviter à l’islam d’être une religion purement arabe. L’expérience turque est plutôt celle d’un islam militant, teinté de dévotion pour l’islam et pourtant tolérant avec les autres.

Candar et Fuller affirment que Gülen peut jouer un rôle puissant « pour représenter positivement la Turquie dans le monde musulman et démontrer le caractère modéré de l’islam turc et d’un islamisme qui ne renie ni la démocratie ni les bonnes relations avec l’Occident ». Ils ajoutent que « les islamistes turcs peuvent aider à calmer les autres mouvements islamistes de la région (le monde musulman) et à soutenir la réconciliation selon un processus spécifique fructueux. » (Candar & Fuler, 2001)

La théologie du dialogue de Gülen doit aussi être considérée comme faisant partie de son discours sur l’islamité anatolienne. Gülen a mis en valeur les enseignements théologiques, les arguments philosophiques et les récits historiques, qui entourent le dialogue en islam, afin d’attirer l’attention des musulmans contemporains. En développant cette théologie, pour convaincre, il s’en réfère au Coran et au hadith, et il raconte des récits du Prophète, des Ottomans et des maîtres soufis comme Rumi. Cette théologie informe les initiatives de dialogue du mouvement et envoie un message très fort : l’islam exige le dialogue et une citoyenneté constructive. Je prétends que cela revient à transformer l’interprétation musulmane de l’islam en général, et l’attitude envers la société en particulier, conformément à l’islamité anatolienne.

Il est donc évident que Gülen promeut, parmi les musulmans, une islamité anatolienne. Ce faisant, son premier véhicule est sa théologie du dialogue et les activités de dialogue du mouvement. L’islamité anatolienne et la théologie du dialogue de Gülen incluent les valeurs et la culture des droits de l’homme. Les points de vue de Gülen sur les droits de l’homme sont fondés sur sa compréhension fondamentale de l’islam, comme on va l’étudier plus avant.

L’état islamique, l’islam politique, la démocratie et la laïcité

En ce qui concerne la politique, Gülen conseille à son mouvement de rester non partisan et apolitique. Contrairement à d’autres groupes islamiques, Gülen affirme qu’un état islamique puritain n’existe pas, et que travailler à son accomplissement ne peut être un but en soi. Gülen affirme plutôt que les états et les gouvernements doivent suivre certains principes fondamentaux tels que ceux qu’épouse l’islam. « L’islam ne propose ni une forme immuable de gouvernement ni une tentative pour en façonner une. L’islam établit par contre des principes fondamentaux qui orientent le caractère général d’un gouvernement, laissant aux gens le soin de choisir le type et la forme de gouvernement adaptés à l’époque et aux circonstances. » (Gülen, 2001, p. 134)

Ces principes fondamentaux et ces valeurs comprennent la justice, les droits de l’homme, la liberté de religion et de croyance, la liberté de pensée et d’expression, le règne du droit, la méritocratie pour la nomination à une fonction publique, l’ordre public, une approche équilibrée, la consultation et les élections. Remarquez comme Gülen inclut les droits de l’homme, la liberté de croyance et les élections dans les principes islamiques que les gouvernements et les états doivent soutenir. En ce sens, toute forme de gouvernement qui respecte ces principes est en fait « islamique » même si on ne la désigne pas ainsi. Une extrapolation logique en est que la Grande-Bretagne est plis islamique que l’Arabie saoudite ou l’Iran, parce qu’elle est plus fidèle aux principes indiqués plus haut[4]. Ainsi, Gülen soutient ouvertement les valeurs liées aux droits de l’homme et la démocratie, et refuse tout soutien, certes minime en Turquie, à un état théocratique[5].

Gülen est également hostile à un islam ou un islamisme politique cherchant à utiliser la religion à des fins politiques, qu’il cherche ou non à établir un état islamique.

En ce sens, Gülen est hostile à l’irruption de la religion dans la politique. Cela ne signifie pas que la politique doive ignorer complètement la religion ni les besoins religieux de ses citoyens, mais qu’on ne doit pas utiliser la religion pour le bien de la politique. On peut donc, d’une certaine manière, considérer que Gülen défend une approche laïque de la politique.

Si on cherche à réconcilier islam et laïcité, conformément à certains points de vue de l’islam, en fait conformément à certains versets coraniques comme : « À vous votre religion, et à moi la mienne », il n’y a alors pas de gros problème. Si on comprend la laïcité comme le fait de ne pas fonder l’état sur la religion, de ne pas intervenir dans la religion ni dans la vie religieuse des croyants, et d’agir de façon non biaisée, il n’y a absolument aucun problème. Je ne pense pas que la laïcité soit en danger, ni aujourd’hui ni dans le futur.

Au sujet de la démocratie, Gülen affirme que « démocratie et islam sont compatibles. 95 % des règles islamiques concernent la vie privée et la famille. Seules 5 % traitent des questions de l’état, qui ne peuvent être résolues que dans un contexte de démocratie. » Gülen affirme que la démocratisation est irréversible et que, bien que n’étant pas parfaite, la démocratie est le meilleur modèle actuellement disponible, qu’il faut encore améliorer en lui procurant une dimension métaphysique qui prennent en considération aussi les besoins métaphysiques de ses sujets. Ce que Gülen veut dire exactement ici n’est pas clair, et constitue une des idées de Gülen qui mûrit actuellement.

Sur le droit des minorités et le droit international, Gülen déclare que « les membres des communautés minoritaires doivent être autorisés à vivre conformément à leurs croyances. Si les législations sont élaborées dans le cadre des normes du droit international et des traités internationaux, l’islam n’y voit aucune objection. » Ainsi Gülen a-t-il non seulement contribué à l’internationalisation, par les musulmans turcs, des valeurs démocratiques et des droits de l’homme, mais aussi promu le respect du droit international, et donc la codification des valeurs liées aux droits de l’homme.

À propos de la démocratie dans le monde musulman, Gülen affirme que « les gouvernants despotiques du monde islamique, qui voient dans la démocratie une menace pour leur despotisme, sont un obstacle de plus pour la démocratie dans les nations musulmanes ». Il ajoute que ceux qui adoptent un modèle plus modéré pensent également qu’il serait bien meilleur d’introduire l’islam comme un complément à la démocratie plutôt que de le présenter comme une idéologie. Introduire l’islam de cette façon peut jouer un rôle important dans le monde musulman.

Ainsi Gülen est-il conscient que la démocratie ne peut être introduite dans le monde musulman qu’à travers l’islam, ce qui sera analysé ultérieurement.

Les valeurs liées aux droits de l’homme

Gülen considère les droits de l’homme de trois points de vue :

  1. la valeur intrinsèque de la liberté par rapport à la liberté de choix et à la volonté,
  2. la valeur contingente de la liberté par rapport au développement personnel et de la société,
  3. les droits de l’homme métaphysiques (kul hakki en turc).

Pour Gülen, l’homme est le centre de l’univers. Pour lui, l’homme est le but de la création. Suivant le concept du tasawwuf islamique (qui signifie à peu près le sens et l’esprit de l’islam) qui veut que « toute beauté et toute équité exigent de voir et d’être vues » ; Gülen déclare que Dieu est le Tout Sublime et le Tout Équitable, qu’Il a voulu voir Sa beauté et qu’Il a voulu que Sa beauté soit vue. C’est pourquoi Dieu a créé les humains. Les êtres humains sont des facultés intellectuelles, émotionnelles et physiques pour observer, s’informer, comprendre, admirer, louer et aimer Dieu. Les humains ont donc été créés en tant qu’êtres intelligents et conscients, capables d’aller du créé vers le Créateur, de s’émerveiller devant la beauté et la majesté de l’art divin, et de parvenir à une certaine évaluation et compréhension de Ses attributs, noms et qualités. Comme Nursi, Gülen prétend que toute la création manifeste les noms et attributs infinis de Dieu, et que les humains sont des « miroirs intelligents » qui peuvent se tourner et contempler ce que la création manifeste, et apprécier leur Créateur.

Pourtant, il existe chez les humains un important « interrupteur magique » qui allume tout cela et les distingue des anges, qui eux aussi s’émerveillent, adorent et aiment Dieu, et qui est l’élément du choix. Ce « choix » est ce qui fait que les humains sont humains. Le seul fait que quelqu’un choisisse de reconnaître et d’adorer Dieu change tout. Gülen explique que, par ce choix, les humains peuvent surpasser les anges en piété, ou tomber plus bas que les démons en barbarie. Dieu veut que les humains Le « choisissent ». Ainsi Dieu accorde-t-Il le choix aux humains comme un don et, en même temps, comme une épreuve.

Une fois la question abordée dans cette perspective, protéger la liberté de choix accordée par Dieu aux êtres humains est un droit intrinsèque, inhérent et inaliénable qui tient au fait même d’être humain.

Être libre et jouir de la liberté résident au plus profond de la volonté humaine et sont une porte mystérieuse par laquelle l’homme peut avancer vers les secrets de l’ego. Quiconque est incapable d’avancer vers cette profondeur et de franchir cette porte peut à peine être considéré comme humain.

De la même façon, l’univers a été créé pour les humains ; un être humain se définit par sa capacité à choisir. Le choix est garanti par la liberté. Par conséquent, les libertés permettent aux humains de réaliser le but de leur création. D’où, pour Gülen, le fait que les droits de l’homme, qui protègent la liberté de choix, ont une valeur intrinsèque et doivent être promus à tout prix, afin de préserver l’équilibre de la création et le but de l’existence.

Alors qu’il ne s’agit pas d’une perspective nouvelle, et que de nombreux savants islamiques partagent ce point de vue, le fait que Gülen veuille établir un lien logique entre cette définition religieuse du « choix » et la doctrine religieusement neutre des « normes et pratiques des droits de l’homme » est tout à fait important.

« En visitant les États-Unis et de nombreux pays européens, j’ai compris les vertus et le rôle de la religion dans ces sociétés. L’islam a prospéré en Europe et en Amérique beaucoup mieux que dans de nombreux pays musulmans. Cela veut dire que la liberté et l’état de droit sont nécessaires à un islam personnel. »

Le deuxième point de vue de Gülen sur la liberté la voit comme une valeur contingente liée au développement personnel et sociétal. Selon Gülen, un être humain doit s’efforcer de devenir un insan-i kamil, un homme parfait. Cette perfection concerne la croyance, la pensée et la pratique. Elle ne se limite pourtant pas aux « questions religieuses » au sens habituel, mais elle englobe aussi la perfection et la piété (taqwa) dans les affaires « matérielles »[6].

Dans ce contexte, la liberté est un préalable qui permet la perfection et le développement personnels et sociétaux. Sans liberté, il n’existe pour la perfection et le développement aucune place ni aucune force dynamique. De ce point de vue, la forme la plus pertinente de liberté est la liberté de pensée et d’expression. La vraie liberté est la liberté de l’esprit humain vis-à-vis de toutes les entraves qui l’empêchent de progresser matériellement et spirituellement, aussi longtemps que nous ne tombons pas dans l’indifférence et l’insouciance.

Gülen considère qu’une pensée libre est un attribut personnel important des « héritiers de la terre » ou de la génération dorée, ainsi qu’il l’appelle ailleurs. C’est la nouvelle génération de musulmans qui ont un caractère, une capacité d’appréciation et une conscience équilibrés de ce monde et du suivant, qui combinent raison et révélation, qui éprouvent de l’amour pour l’humanité et brûlent d’agir pour une cause altruiste. Pour Gülen, cette génération contribuera à la stabilité, et finalement à la paix entre non seulement les gens et les nations, mais aussi entre foi et science, entre matière et métaphysique.

« Nous devons penser et vouloir plus librement. Nous avons besoin de ces cœurs vastes, capables d’accueillir une pensée libre et impartiale, ouverts à la connaissance, aux sciences et à la recherche scientifique et aptes à percevoir l’harmonie entre le Coran et la sunnatullah (modèle de Dieu pour la création) dans le large spectre qui va de l’univers à la vie. »

Une pensée libre, la liberté de pensée, est donc une condition impérative du développement personnel. Sans cette liberté, le développement stagne sur tous les fronts. Bien que Gülen soit hostile à la distinction entre « ce monde » et « l’au-delà », car il voit les deux comme inextricablement liés, il est évident que selon lui, sans cette liberté, la régression s’installe aussi bien au sens matériel qu’au sens spirituel et religieux.

Pour Gülen, assurer le développement sociétal suppose de commencer avec l’individu. Un groupe de personnes ayant atteint un certain niveau de conscience et de souci des autres peut alors se rassembler pour s’engager dans des activités altruistes. De cette façon, un cercle vertueux naît, qui s’alimente lui-même, et qui aide à renforcer la société civile et l’infrastructure sociale. Donc, pour Gülen, la liberté de pensée est directement liée à une société en développement global, à travers le développement des individus.

C’est ce que Gülen essaie de faire grâce à l’éducation : si on veut conserver le contrôle sur les masses, il suffit de les priver de connaissance. Les gens ne peuvent échapper à cette tyrannie que par l’éducation. La route qui mène à la justice sociale est pavée d’une éducation adéquate et universelle, car c’est le seul moyen pour donner aux gens une compréhension et une tolérance suffisante pour respecter le droit d’autrui.

De ce point de vue, les centaines d’écoles Gülen, qui offrent un cursus large et équilibré et instillent des valeurs de tolérance et de respect des différences, sont importantes pour transmettre au grand public les idées de Gülen sur la liberté de pensée, ainsi mises en œuvre. L’idée même que l’éducation a une valeur en soi, indépendamment de son sujet – mathématiques, géométrie ou anglais – est un gigantesque pas en avant pour détruire les entraves culturelles à la liberté de pensée dans la pensée culturelle musulmane, qui n’a dans le passé accordé de valeur qu’aux enseignements coraniques ou religieux.

Ensuite, l’éducation donne aux gens les moyens de penser, de raisonner, d’écouter, de chercher, d’extrapoler, de relier, d’argumenter et d’apprendre, ce qui est d’une importance considérable pour permettre aux individus de devenir des « penseurs libres » et indépendants.

Une fois qu’on a bien intégré cette mentalité consistant à défier en permanence les modalités et les disciplines actuelles, alors peut-être réussira-t-on le mouvement que Gülen appelle la libération des entraves à la pensée : « Alors que nous tendons vers un renouveau, il est impératif de réviser la dynamique historique des mille dernières années et de nous interroger sur les changements et les transformations des cent cinquante dernières années. C’est impératif car les jugements et les décisions d’aujourd’hui reposent sur certains tabous qui ne sont pas remis en question. »

Abordons enfin la question des droits de l’homme métaphysiques. Pour Gülen, les droits de l’homme concernent non seulement les droits qui résultant de la loi, mais aussi les droits que nous détenons indépendamment de leur caractère exécutoire en ce monde. En ce sens, un droit reste un droit, qui n’est pas moins « réel » parce qu’il ne peut pas être imposé. Pour Gülen, il n’y a pas de distinction nette entre le droit de ne pas être torturé et le droit de ne pas être victime de médisance (giybah). D’un point de vue religieux, le jour du jugement, il sera rendu compte de toutes les infractions au droit. Ce point est d’une grande importance en islam car les musulmans sont informés que Dieu ne S’autorise pas à pardonner à quelqu’un l’infraction qu’il a commise si celui contre qui elle a été commise ne pardonne pas d’abord. Aussi Gülen cite-t-il, parmi les infractions aux droits de l’homme, la su-i zan (pensée négative au sujet d’autrui), la giybah, la calomnie, l’évasion fiscale, et même le défaut de paiement des services publics – dont la charge devra être supportée par les autres – comme des violations des droits de l’homme. Pour Gülen, ils relèvent tous d’une seule et même catégorie : les droits de l’homme fondamentaux.

Gülen étend donc le champ et la profondeur des droits de l’homme pour y inclure aussi les droits non exécutables. Ce faisant, il étend aussi le champ des droits non exécutables en y incluant l’évasion fiscale et l’usage illégal de l’électricité et de l’eau.

Un ijtihad progressif (tadriji) en train de se faire : l’apostasie en islam

La liberté de croyance a toujours été une question délicate dans le monde musulman. Une étude rapide des débats concernant cette liberté, au moment de la rédaction de l’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme ou du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, en est une preuve. La difficulté réside précisément en un concept inhérent à cette liberté, à savoir le droit de changer de religion. Pour les pays musulmans, la question est de savoir si la loi islamique permet aux musulmans de se convertir en quittant l’islam. La réponse habituelle est qu’elle ne le permet pas, et que, selon la loi islamique, celui qui le fait (murted) mérite la mort.

Au sujet de la liberté de croyance, Gülen est sans ambigüité. Il affirme clairement, dans plusieurs articles, que la foi est une affaire de choix et de conscience et que personne ne peut être contraint à croire et à adorer. Dans un article sur le sujet (transcription d’une réponse de Gülen remontant à la fin des années 70), Gülen évoque au passage la question du châtiment temporel pour apostasie. Tout en répétant et en faisant sienne la position conventionnelle, il voit en l’apostasie une rébellion politique contre l’état et l’équivalent d’une haute trahison. Cette dernière remarque marque le début d’un ijtihad progressif sur le sujet, qui va finir par se manifester comme faisant partie d’un tajdid sur le dialogue, le pluralisme et les droits de l’homme en islam.

J’affirme que Gülen est engagé dans un ijtihad progressif car :

  1. il développe et transmet son ijtihad progressivement, au fil des années, selon différents canaux, et
  2. il ne prétend pas du tout être engagé dans un ijtihad, reculant d’autant le moment de reconnaître qu’il le fait[7].

Sa position évolutive au sujet de la peine de mort pour l’apostat est un exemple de cet ijtihad progressif.

Depuis l’article cité précédemment, Gülen n’a pas expliqué sa position selon laquelle l’apostasie est un acte politique de haute trahison. C’est plutôt le Dr Ahmet Kurucan, étudiant personnel de Gülen pendant de nombreuses années, chroniqueur du quotidien Zaman sur les questions relatives au fiqh (droit islamique), qui a repris cette question. Étant donné son expertise, ses articles et son affinité avec Gülen, le Dr Kurucan est considéré, au sein du mouvement, comme l’enseignant en droit islamique.

En 2006, j’assistais en Allemagne à une conférence où le Dr Kurucan prononçait une allocution sur l’apostasie et son châtiment. Il expliqua que la peine de mort pour apostasie était en soi un ijtihad, et non un commandement définitif de l’islam, et que cet ijtihad pouvait donc être remplacé aujourd’hui par un autre ijtihad. Il expliqua qu’au moment où les juristes pré-modernes aboutirent à cette décision, les communautés étaient profondément divisées au sujet de l’islam, et les musulmans étaient assiégés, politiquement et physiquement, sur de nombreux fronts. On était donc soit un musulman défendant l’islam, soit un non musulman l’attaquant. Pour ces juristes, à cette époque, l’apostasie signifiait qu’on se rebellait contre l’état et qu’on rejoignait les forces hostiles aux musulmans. L’époque connut de nombreux épisodes où on vit des apostats prendre par la suite les armes contre les musulmans. Donc, selon le Dr Kurucan, l’apostasie était considérée par les juristes pré-modernes comme une haute trahison, et leur ijtihad de la mise à mort est lié à cette position, et non pas au simple renoncement à la foi.

C’est une observation importante, soutenue aussi par d’autres savants : « De nombreux savants et juristes définissent l’apostasie en termes de rébellion contre l’état : un musulman, sujet de l’état islamique, après avoir renoncé à l’islam, se joint à ceux qui prennent les armes contre l’état islamique et commet ainsi un crime politique contre l’état. » (Baderin, 2003, p. 124)

La thèse de doctorat du Dr Kurucan (2006), intitulée Liberté de pensée en islam, fournit d’autres preuves à l’appui de cet argument. En bref, il avance que le Coran ne parle pas de châtiment temporel pour l’apostasie, qu’il affirme en revanche qu’il n’y a pas de contrainte en religion (2 : 256), qu’il existe plusieurs incidents répertoriés du vivant du Prophète où un apostat partit sans le moindre châtiment, que l’essentiel de la justification de cet ijtihad se fonde sur des incidents survenus pendant le règne d’Abu Bakr, quand des communautés entières se soulevèrent contre le gouvernement central, ce qui constituait des actes politiques de rébellion contre l’état, que l’école de pensée hanafite stipule qu’une femme apostat ne peut être punie de mort puisqu’elle ne peut prendre les armes contre des musulmans, ce qui, associé au fait que l’islam traite, en matière de récompense et de punition, hommes et femmes à égalité, contribue à démontrer que, dans l’esprit des juristes pré-modernes, l’apostasie équivalait à une haute trahison et à une rébellion politique. L’argument du Dr Kurucan est que, puisque l’apostasie n’est plus porteuse aujourd’hui d’une telle signification (agression physique imminente de la part des apostats) et que les temps ont changé, cet ijtihad peut donc être remplacé par un autre.

Qu’on soit ou non d’accord avec le raisonnement du Dr Kurucan n’est pas le propos du présent papier, qui n’est pas une étude théologique. La question est que Gülen et le mouvement utilisent les outils islamiques de réinterprétation et de renouveau pour renouveler la compréhension de l’histoire et des enseignements islamiques. Ce faisant, ils se réfèrent aux textes et aux méthodologies traditionnelles, et produisent un nouveau discours et une école de pensée nouvelle.

Étant donné l’importance du sujet et le potentiel de controverse qu’il contient, il est impensable que le Dr Kurucan ait pris une telle position sans l’approbation de Gülen. Les étapes progressives de cet ijtihad comprennent donc l’article de Gülen remontant à la fin des années 70, les activités de dialogue qui devinrent une priorité pour Gülen vers le milieu des années 90, différentes réunions avec des leaders de minorités religieuses en Turquie au cours de la même période, l’insistance répétée, dans les réunions d’Abant des années 2000, sur la liberté de croyance et les droits de l’homme, et le travail universitaire du Dr Kurucan en 2006. En chacune de ces actions résident une raison ou une justification supplémentaire menant à une position nouvelle sur la question du changement de religion en islam.

Ce qui nous avons ici est donc un développement et une transmission progressifs d’une opinion jusqu’ici minoritaire, grâce à des arguments nouveaux, visant à modifier la pensée et l’attitude conventionnelles au sujet de la liberté de croyance en général et de l’apostasie en particulier, telles que les voie la loi islamique traditionnelle. J’espère que Gülen approuvera publiquement cette position dans un proche avenir, menant à son terme le processus progressif d’élaboration de cet ijtihad. Il constituera alors un élément important du tajdid de Gülen sur le dialogue, le pluralisme et les droits de l’homme[8].

Il est vrai que Gülen, dans l’article évoqué plus haut, ne critique pas la punition de l’apostasie. Pourtant, il faut noter que cet article remonte aux années 70, que Gülen y fait allusion à la ligne de pensée qui sera plus tard développée par le Dr Kurucan, et que depuis un changement de position s’est progressivement mis en place, dans le comportement et dans le discours. En outre, il s’agit d’une des questions les plus sensibles du droit islamique et, étant donné que Gülen est sévèrement critiqué par des groupes fanatiques religieux qui l’accusent de vouloir affaiblir la sensibilité religieuse pour christianiser les Turcs, et par des militants marginaux de la laïcité pour qui il cherche à établir un état islamique en Turquie et à islamiser le monde entier, on peut comprendre pourquoi Gülen doit faire preuve de prudence sur cette question.

Un certain nombre de savants et de juristes soutiennent aussi que l’apostasie n’est pas une offense qui doive être punie. Pourtant, la différence avec Gülen est qu’il a une influence telle qu’il peut changer la façon de penser d’une masse critique de gens, et faire réellement la différence. Ce faisant, Gülen et le mouvement sont confrontés à une réaction culturelle dans le monde musulman, formulée sur le mode religieux, et concernant le « droit à changer la religion ». La religion est affaire de conscience, et de nombreux musulmans pensent qu’il est de leur devoir de s’opposer à la liberté de se convertir en sortant de l’islam, parce que c’est l’islam. C’est la position que Gülen conteste progressivement.

Cela ne veut pas dire que l’opposition à tout changement de religion va s’effriter rapidement, en particulier dans les milieux politiques. Pour eux, contrôler le droit à changer de religion est un moyen de contrôler l’opposition et les autorités religieuses. Après tout, ce sont elles qui décident ce qu’est l’apostasie. Pourtant, des efforts comme ceux de Gülen vont saper les soutiens religieux, culturels et culturels d’une telle position et, avec le temps, influencer l’opinion des masses sur la liberté de croyance dans le monde musulman au sens large.

L’influence de Gülen dans le monde musulman

Ce que nous venons d’analyser concerne certaines des opinions transformatrices de Gülen sur le front des débats contemporains dans le monde musulman. Il s’agit maintenant d’évaluer la capacité de Gülen à influencer le monde musulman dans l’optique du discours adopté précédemment.

Gülen sur le monde musulman

Le but que se fixe Gülen d’une paix universelle nous permet de juger de l’importance qu’il accorde au monde musulman et, sur cette question, au monde non musulman. Dans sa brève biographie en anglais qui est souvent utilisée comme introduction à la plupart de ses livres, il est dit : « Gülen imagine un XXIe siècle où nous verrons naître une dynamique spirituelle qui revivifiera des valeurs morales depuis longtemps endormies, et qui sera un âge de tolérance, de compréhension et de coopération international, qui conduira finalement, par le dialogue interculturel et le partage des valeurs, à une unique civilisation globale. » (souligné par les auteurs, Woodhall & Cetin, 2005, p. viii)

Dans un de ses premiers écrits, Gülen affirme que cette civilisation globale naîtra d’une coopération entre Orient et Occident et entre les valeurs et les forces qu’ils représentent respectivement : les communautés fondées sur une coopération entre science et éthique ont toujours fondé des véritables civilisations. C’est pourquoi la civilisation occidentale reste paralysée, car elle se fonde essentiellement sur la science, et que les civilisations orientales (asiatiques) ne sont pas « véritables » car, dans les circonstances actuelles, elles n’ont pas de fondement scientifique. La civilisation du futur devra s’établir sur une combinaison de la science occidentale et sur la religion et l’éthique orientales.

Dans un autre de ses écrits, Gülen indique, poursuivant son explication, ce que sont ces valeurs et ces forces : « L’Occident ne peut effacer l’islam du territoire qu’il occupe, et les armées musulmanes ne peuvent plus marcher sur l’Occident. En outre, comme le monde devient plus mondialisé, les deux parties ressentent le besoin d’une relation fondée sur des concessions. L’Occident possède la suprématie scientifique, technologique, économique et militaire. L’islam possède par contre des atouts importants et vitaux : l’islam tel que le présentent le saint Livre et la Sunna du Prophète a conservé la fraicheur de ses croyances, son essence spirituelle, ses bonnes œuvres et sa moralité, au long de son déploiement durant quatorze siècles. En outre, il a le pouvoir d’insuffler l’esprit et la vie chez les musulmans qui ont été engourdis pendant des siècles, ainsi que chez de nombreux autres peuples noyés dans le marécage du matérialisme. » (Ünal & Williams, 2000, p. 247)

Donc, pour Gülen, la paix universelle et la volonté de Dieu ne peuvent être réalisées que dans une civilisation globale qui fusionne les valeurs et les forces de l’Orient et de l’Occident.

C’est ainsi qu’il faut lire la demande faite par Gülen à ses étudiants de remplacer, sur leur mur, la carte du monde musulman par une carte du monde entier. C’est également conforme aux efforts d’un mouvement qui s’étend sur quatre continents et plus de cent pays.

Par conséquent, le premier objectif de Gülen est neutre au plan religieux et s’adresse à tout le monde. Cependant, pour qu’il soit atteint, il faut que le monde musulman soit prêt à apporter sa contribution. Il est pour cela nécessaire, selon Gülen, que les musulmans se réforment et se reprennent[9]. Quant à la nature de cette revivification, Gülen l’explique ailleurs : « En toute sincérité, nous soutenons une renaissance qui consisterait à redécouvrir les valeurs humaines perdues et à rapprocher l’humanité de valeurs humaines universelles. Répétons-le, nous soutenons une renaissance qui remette en question la dictature, en finisse avec les dictateurs, et travaille en vue d’une société démocratique. Une renaissance qui favorise de grandes réussites dans le domaine des beaux-arts et encourage une lecture attentive du livre de l’univers, qui a été perdu depuis longtemps, serait chaleureusement applaudie. Nous soutenons une renaissance qui promeuve un désir pour la recherche, une passion pour la connaissance, et une formulation de la religion qui soit conforme à une compréhension de notre siècle, dans un style nouveau, et d’une façon nouvelle. » (entretien avec Fethullah Gülen, 2005, p. 458)

D’un autre point de vue, il apparait clairement à la lecture de ces essais que, pour Gülen, la Turquie est très importante aux plans socioculturel, historique, géographique et géopolitique. En effet, si nous évaluons les priorités de Gülen à l’aune du montant des investissements du mouvement, il est indubitable que la Turquie vient en tête de liste. Contrairement à Hakan Yavuz, qui tente d’expliquer l’accent mis par Gülen sur la Turquie par des tendances nationalistes issues de son esprit dadas ou de son expérience poussée, je pense que cette attitude est due à l’évaluation par Gülen du potentiel passé et futur de la Turquie à diriger le monde musulman vers une civilisation globalisante. La Turquie est, pour Gülen, d’une extrême importance car l’avenir de l’islam, le monde musulman et la paix universelle sont, dans son esprit, inextricablement liés.

Dans son essai intitulé Le Monde que nous désirons, Gülen parle de « notre nation [qui] doit bientôt réaliser une deuxième ou une troisième renaissance » et prie pour que Dieu « sème parmi notre peuple la semence du renouveau dans l’esprit de Muhammad ». Dans cet essai, Gülen fait allusion au rôle des Turcs pour guider le monde musulman vers sa revivification : « Après de longues périodes de crises et de dépressions, malgré tout ce qui s’est passé, cette nation est toujours capable d’une telle régénération. Elle a encore le potentiel pour accomplir une nouvelle résurrection. En outre, elle a l’avantage d’être inconsciemment acceptée par les peuples qui ont partagé son histoire, et il se peut que ce leadership soit à nouveau utile dans le futur. »

L’importance de la Turquie, telle que Gülen l’évalue, tient donc au rôle qu’elle peut encore jouer dans ce monde musulman.

Un autre indice à ce propos est un projet intellectuel de Gülen en cours depuis 1991, qui est un recueil d’essais en quatre volumes, intitulé Concepts Clés du Soufisme. Ici Gülen s’intéresse à la terminologie fondamentale et aux valeurs de la pratique du soufisme, en repérant ces concepts dans le Coran, la sunnah et la vie du Prophète. Gülen balance entre des concepts tels que ashq, jazba, tevazu, tevekul, vasil, halvet, kurb-buud et le Coran, le Hadith et la pratique des grands maîtres soufis. Dans ces essais, Gülen légitime donc la pratique, la pensée et la perception soufies. Il tisse méticuleusement un lien théologique et philosophique entre soufisme et sharia. Ce faisant, Gülen renforce une des dynamiques fondamentales et le soubassement sous-jacent de l’islamité anatolienne, à savoir la perception et l’appréciation soufies des choses.

Ces essais furent à l’évidence destinés aux musulmans. Leur propos est une réforme spirituelle et, pour y parvenir, ils définissent et replacent les concepts soufis dans le contexte des sources islamiques. Les musulmans turcs n’ont pas besoin d’être convaincus de la légitimité du soufisme dans l’islam. Ils l’acceptent sans condition. J’avance donc l’idée que l’audience première de ces ouvrages n’est pas constituée des Turcs mais du monde musulman au sens large qui, selon Gülen, a désespérément besoin d’un peu de soufisme. Pour Gülen, le soufisme (ou le tasawwuf, pour utiliser un terme meilleur) est l’esprit de l’islam, et une pratique dont il est absent est scolaire, rigide et conformiste.

Le projet intellectuel de Gülen, qui s’étend sur seize ans, s’adresse donc en partie au monde musulman.

Pourquoi le mouvement est-il beaucoup plus actif en Occident que dans les pays musulmans. La réponse tient à un aspect pratique. Le mouvement Gülen s’est rapidement déplacé vers l’Asie centrale parce qu’il le pouvait, et parce que Gülen voulait devancer les influences saoudienne et iranienne dans la région. Quant à l’Europe, une diaspora turque y était déjà présente, et c’est à partir de cette base existante que le mouvement a rapidement prospéré. Qui plus est, la Turquie est pour Gülen le pays musulman le plus important du monde musulman en raison de son histoire, de l’islamité anatolienne et de sa capacité à être un pont entre Orient et Occident, et c’est pourquoi le mouvement a toujours été, dès les tous premiers moments, au cœur du monde musulman. Parmi les autres pays musulmans où le mouvement est actif, on peut citer le Pakistan, l’Inde, l’Indonésie, la Malaisie et l’Égypte.

La principale raison pour laquelle le mouvement n’a pas été jusqu’à récemment actif en Arabie saoudite et en Iran est le refus de ces pays. L’Arabie saoudite et l’Iran considèrent la Turquie et l’islam turc comme des menaces contre leurs pratiques respectivement wahhabites et shiites. Il est largement reconnu que ces deux pays dépensent des millions de dollars chaque année pour convertir des musulmans à leurs conceptions grâce à des centres culturels, des mosquées, des librairies, des bourses d’étudiants, etc.

Pourtant, rien dans tout cela ne doit laisser penser que Gülen ne se soucie pas du monde musulman. Je soutiens que Gülen cherche à mobiliser et à influencer le monde musulman et le monde arabe par l’exemple et par la crédibilité que le mouvement a acquise en Occident. Gülen a besoin de cette crédibilité, car il se prépare à investir un marché résistant et parfois hostile.

Question : que pensez-vous de l’attitude consistant à dire : « Oubliez l’Europe, et devenez le leader du monde musulman en Orient. De toute façon, vous n’êtes pas européens. »

Réponse : nous avons une frontière avec l’Europe et une frontière avec le monde musulman. Notre intégration dans l’Europe entraînera nécessairement l’autre. (Sevindi, 1997, p. 189)

Le réputé professeur Akbar affirme, dans sa préface à Un dialogue de Civilisations, que « la taille et l’efficacité du mouvement Gülen ont cru de façon exponentielle au cours des trente dernières années », et il ajoute : « Quand, au cours du printemps 2006, je menais un projet de recherche intitulé L’islam à l’âge de la mondialisation pour la Brookings Institution, j’eus l’occasion de voyager dans neuf pays musulmans, et mon équipe de recherche et moi-même purent constater l’influence qu’avait acquise Fethullah Gülen. Pour essayer de comprendre « l’état d’esprit » des musulmans à travers le monde musulman, nous avons préparé un questionnaire posant à chaque participant des questions directives. Les questions posées tentaient d’évaluer les réactions vis-à-vis de l’Occident et de la mondialisation. Nous avons constaté que de nombreuses personnes suivaient l’opinion de ceux qui voulaient entourer l’islam de barrières et en exclure tout le reste, en particulier l’influence occidentale. Cette idée est rapidement devenue populaire dans le monde musulman. Pourtant, en Turquie, nous avons constaté que le modèle contemporain le plus populaire était Fethullah Gülen, ce qui était pour nous une indication de l’importance de son mouvement intellectuel et également de son potentiel à être une force de rejet des idées d’exclusion qui avaient acquis un pouvoir de séduction plus grand dans le monde musulman.

C’est cette influence potentielle de Gülen dans le monde musulman que nous allons maintenant évaluer.

L’influence de Gülen dans le monde musulman

Comme on l’a dit en commençant, les valeurs liées aux droits de l’homme sont une valeur intrinsèque dans le discours de Gülen. Pour Gülen, les droits de l’homme sont un élément inaliénable de la qualité d’être humain. Les idées de Gülen autour de la tolérance, de l’acceptation de l’autre, du pluralisme, de la démocratie et de l’Occident sont toutes liées aux droits de l’homme et aux libertés humaines. L’islamité anatolienne, en particulier, est un véhicule pour une perception soufie favorable au discours sur les droits de l’homme.

L’influence de Gülen dans le monde musulman en matière de droits de l’homme n’est donc pas aussi nette que certains l’auraient pensé au début du présent papier. Elle fait par contre partie intégrante du « forfait Gülen ». En fait, comme on l’a vu précédemment, Gülen ne prétend pas changer ou influencer quoi que ce soit. C’est pourquoi il y a une très grande chance qu’il réussisse. Le mouvement se concentre plutôt sur les écoles, les efforts visant au dialogue, les médias et les rassemblements d’intellectuels. Avec le temps, grâce à l’exemple qu’offre le mouvement, le tajdid, l’ethos et les principes de Gülen se répandront dans le monde musulman.

C’est en fait ce dont on a besoin. Le problème dans le monde arabo-musulman est complexe, confus et profondément enraciné, et on ne peut imaginer aucun progrès sur aucun front si la solution n’est pas incarnée, progressive et intégrée dans un contexte local, ou conduite localement. Les problèmes relatifs à la pratique des droits de l’homme dans le monde musulman sont vastes et complexes, et ne peuvent être traités de façon isolée. Il faut une approche plus large, qui aborde les dimensions culturelles, économiques, sociales et politiques à la base du problème, une approche qui ne soit pas réactive aux problèmes du monde musulman mais qui soit positive et proactive.

C’est pourquoi la solution de Gülen est importante. Elle vise à rendre la personne ordinaire plus forte et plus capable, grâce à une éducation et un dialogue qui interpellent les perceptions culturelles et triomphent des dogmes. Elle cherche à mobiliser l’individu et la société pour qu’il réussisse à devenir un insan-i kamil qui ne peut progresser que dans une société libre, équitable et juste. Puisque les buts et les enseignements de Gülen puisent leurs justifications dans les sources islamiques traditionnelles, ils n’ont aucun problème de légitimité ou d’authenticité. J’affirme que, de même que les efforts de Gülen et du mouvement ont contribué à renforcer la périphérie en Turquie, le même phénomène se produira dans le monde musulman au sens large. Le rythme de cette évolution, dans une région donnée, dépendra évidemment de la présence du mouvement dans cette région.

Depuis 2005, le mouvement Gülen a lancé une nouvelle initiative sous la forme d’un magazine en arabe, Hira. C’est un trimestriel traitant de religion, de théologie, de culture, d’éducation, de science et de poésie, avec un éditorial de Gülen dans chaque numéro. Le magazine est basé à Istanbul et au Caire, et attire des auteurs de Turquie comme du monde arabe. Parmi les auteurs issus du monde arabe, on trouve des écrivains et des savants très connus et respectés. Il s’agit donc d’un développement nouveau, qui est la première initiative réservée au monde arabe. À l’évidence, c’est un moyen grâce auquel Gülen cherche à introduire dans le monde arabe les dynamiques sous-jacentes à l’islamité anatolienne. La philosophie d’ensemble du magazine reflète l’importance que la pensée de Gülen accorde à la religion et à la société. Bien que le magazine ne s’engage pas au plan politique, son analyse de la foi, de la religion et de la société contribue en fin de compte à véhiculer les idées de Gülen sur cette question. Le défi du magazine consiste à attirer et conserver l’attention de la jeunesse arabe. Il est aujourd’hui trop tôt pour déterminer si cet objectif est atteint.

Le 12ème rassemblement d’Abant, intitulé L’islam, l’Occident et la modernisation, s’est tenu au Caire pendant deux jours, en février 2007. Des intellectuels, des savants et des journalistes des deux pays ont participé à cette plate-forme. C’était la première fois que le mouvement Gülen organisait une conférence de cette importance dans un pays arabe. L’événement fut organisé en coopération avec le prestigieux Centre Al-Ashram pour les Études politiques et stratégiques, think-tank qui publie un quotidien distribuant à un million d’exemplaires. La réunion du Caire portait le nom de Dialogue Turquie-Égypte I, indiquant par là le début d’une série d’événements organisés par la plate-forme Abant. L’objectif sous-jacent de cette rencontre était de poser un regard sur la modernisation dans le monde musulman, sur la façon dont étaient surmontés les problèmes communs aux sociétés musulmanes, sur les valeurs universelles telles que les droits de l’homme, la démocratie et l’état de droit et sur la diffusion de ces idées dans le monde musulman, à travers une interprétation musulmane. La deuxième rencontre se tiendra en février 2008 à Istanbul, et on espère que des universités égyptiennes de pointe, comme Al-Ezher et l’Université Seem, y participeront.

Il est à l’évidence très important que cette rencontre se soit déroulée au Caire, et qu’on puisse y voir un indice de plus d’un lent engagement de Gülen dans le monde arabe. Le fait qu’à la fois Hira et la rencontre Abant soient basées en Égypte n’est pas une coïncidence. Il est notoire que les deux pays ont de bonnes relations et partagent une longue histoire commune. Contrairement à l’Arabie saoudite et à l’Iran, Gülen a un discours positif sur l’Égypte. Peut-être l’Égypte servira-t-elle à Gülen de tremplin vers le reste du monde arabe. Si l’on en juge par Hira et Abant, c’est une hypothèse vraisemblable.

Étant donné qu’il n’y a pas de coordination centralisée des écoles Gülen, il n’existe pas de données vérifiables sur le nombre exact d’écoles dans une région donnée. Les estimations récentes tablent sur 600 écoles réparties dans plus d’une centaine de pays. Le site internet des 5èmes Turkish Language Olympics que le mouvement a organisés à Istanbul déclare que 550 concurrents, venant de cent pays différents, ont pris part à l’événement à Istanbul. Chacun sait que tous ces concurrents étaient destinataires d’un service du mouvement Gülen, d’une manière ou d’une autre, souvent comme élèves de l’une des écoles Gülen. Cela confirme les évaluations précédentes concernant le nombre et la répartition des écoles Gülen.

La liste des concurrents venant de pays musulmans indique les pays de provenance suivants : Afghanistan, Azerbaïdjan, Bangladesh, Bosnie-Herzégovine, Algérie, Tchad, Indonésie, Éthiopie, Maroc, Philippines, Ghana, Inde, Irak, Iran, Kazakhstan, Kirghizistan, Kosovo, Maldives, Malaisie, Mali, Égypte, Mongolie, Mozambique, Nigéria, Pakistan, Sénégal, Syrie, Tadjikistan, Tunisie, Turkménistan, Ouganda, Jordanie and Yémen. Parmi les 57 pays membres de l’Organisation de la Conférence Islamique, qui comprend pratiquement tous les pays de population musulmane, le mouvement Gülen est actif dans 42 d’entre eux. Nous savons en outre que certains de ces pays possèdent plus d’une école : il y en a par exemple sept au Pakistan et sept au Yémen, six en Afghanistan et trois dans le nord de l’Irak. On connaît certaines d’entre elles par internet, d’autres par le bouche à oreille. Donc, le mouvement Gülen est actif dans un minimum de quarante pays musulmans, et le plus vraisemblable est que cette activité concerne au moins une école, sinon plus.

La présence de Gülen dans le monde musulman est donc évidente. Ce qui manque est le Proche-Orient. Le lecteur attentif aura remarqué la présence de l’Iran dans la liste précédente. Au cours de conversations avec des volontaires du mouvement qui ont travaillé dans cette région, il me fut rapporté que des résidences universitaires existent en Iran et dans les principales villes d’Arabie saoudite. En apparence, la mission de ces résidences et de ces foyers est d’être au service des pèlerins. C’est très important. La recherche conventionnelle et la réflexion sur le mouvement ont toujours soutenu que le mouvement est absent d’Iran[10] et d’Arabie saoudite. Ma recherche suggère qu’il en est autrement. Que le mouvement établisse des écoles en Iran et en Arabie saoudite est une autre question, mais il y est très certainement actif.

Ce qu’il est important de remarquer à ce stade, c’est le rythme de croissance du nombre d’écoles et d’extension du mouvement. Si l’on en croit les Turkish Language Olympics, le nombre de pays participants croit à une vitesse phénoménale. En 2006, 87 pays participèrent, en 2007 ils étaient 100. Cela ne constitue évidemment pas une estimation fermement établie de la croissance, car une école Gülen peut avoir choisi de ne participer qu’en 2007, alors qu’elle existait déjà en 2006. Même si cette possibilité existe en théorie, elle est peu vraisemblable dans les faits, étant donné l’importance que Gülen accorde à ces Olympics. À cet égard, on ne serait pas loin de la vérité en disant que les pays et les écoles qui participent à ces Olympics reflètent approximativement la taille et l’étendue du mouvement Gülen en général, et des écoles en particulier.

Un autre indice du rythme de croissance du mouvement Gülen se trouve par exemple dans l’industrie des médias. En 2006 existaient deux chaînes de télévision internationales, Samanyolu et Mahtap. En 2007, trois stations supplémentaires commencèrent à émettre : Samanyolu Haber (chaîne permanente d’information), Ebru (chaîne en anglais basée aux États-Unis) et enfin Yumurcak (chaîne pour enfants). En 2007, Zaman, quotidien du mouvement en turc, devint le plus grand quotidien avec 650000 exemplaires vendus. En 2006, le mouvement lança son premier quotidien en anglais, Today's Zaman, qui est déjà le quotidien anglophone le plus lu en Turquie.

Parmi les livres de Gülen traduits en arabe, on trouve L’infinie Lumière, commentaire thématique de la vie du Prophète Muhammad, Concepts Clés du Soufisme, La Statue de notre âme – Revivification de la pensée et de l’action islamiques et Irsad Ekseni. Le site officiel de Gülen est accessible dans vingt langues dont l’arabe, le persan et l’ourdou.

Une phase nouvelle, celle de l’adolescence, avec le monde musulman

La fondation en 2004 d’une œuvre caritative d’aide et de développement appelée Kimse Yok mu ? (N’y a-t-il personne ?), qui cherche à éradiquer la souffrance et la pauvreté dans le monde, marque une nouvelle phase pour le mouvement, celle de l’adolescence. La compétence de cette œuvre ne se limite pas au monde musulman, mais s’étend à la pauvreté dans les pays du Sud et à la souffrance partout. Le site internet de cette action caritative explique les différents programmes et projets d’aide, nationaux et internationaux, qu’elle conduit. Elle a d’abord entrepris des programmes d’aide au niveau national et des efforts d’assistance ciblés pour éliminer la pauvreté et aider les victimes de catastrophes naturelles (Agri 2004, Bingol 2005, Eastern Turkey 2007). À partir de 2005, l’action caritative a lancé des programmes d’aide internationaux. En janvier 2005, elle a lancé un appel à dons pour les victimes du tremblement de terre du Pacifique Sud. Avec les dons collectés, elle a fourni des équipements d’épuration d’eau, des vêtements, de la nourriture et de l’aide médicale, ainsi que de l’aide aux victimes de la province d’Ace en Indonésie. En 2006[11] et 2007[12], elle a fourni aide et soutien au Pakistan et au Liban. Les instituts Gülen locaux aident à la coordination de l’aide et du soutien à ces pays.

Les efforts de cette action caritative à destination du monde musulman sont importants à deux titres :

  1. la crédibilité qu’elle apporte au mouvement dans le monde musulman,
  1. les implications plus larges du mouvement qui entre dans une phase de développement.

Les efforts caritatifs faits jusqu’à ce jour ont montré que le monde musulman est important pour Gülen et le mouvement, et qu’ils sont un excellent moyen de gagner « les cœurs et les esprits » des musulmans de cette région. En outre, ils sont aussi un excellent moyen d’améliorer dans la région l’image et la visibilité du mouvement Gülen local et d’utiliser son expérience et sa connaissance de la situation locale. À travers un tel travail d’aide, le mouvement Gülen se gagne la conscience, la sympathie et le soutien des musulmans du monde musulman au sens large, augmentant ses chances de réussite dans cette région.

En deuxième lieu, cette action caritative marque très clairement une phase nouvelle dans le développement du mouvement Gülen.

Sommairement, pour les besoins du présent papier, on peut dire que jusqu’à récemment le premier souci du mouvement a toujours été de construire son propre potentiel, sa crédibilité et son savoir-faire. En ce sens, tous les travaux et projets étaient conçus pour attirer des volontaires et des soutiens. Ces travaux avaient toujours une finalité caritative, mais aussi une dimension permanente : un bénéfice contingent pour le mouvement. À titre d’exemple, tous les dons reçus devaient n’aller qu’à une cause publique, organisée directement par le mouvement lui-même. De ce point de vue, le mouvement était encore dans la phase de son développement initial.

Le résultat de cette action caritative est à l’évidence de baliser ce qui de toute façon était en train d’émerger lentement, à savoir que le mouvement est maintenant entré dans une phase d’adolescence où il entreprend des projets plus complexes et plus lourds, qui ne profitent pas qu’au seul mouvement. Le fait que l’œuvre caritative collecte de l’argent auprès des hommes d’affaire turcs, souvent les mêmes que ceux qui financent les projets de Gülen, pour ensuite distribuer cet argent aux victimes des tremblement de terre au Pakistan, alors que le mouvement a besoin de cet argent ailleurs, prouve que le mouvement est maintenant entré dans une nouvelle phase, où il se sent capable de faire un tel don. Autrement dit, les actions caritatives du mouvement Gülen se sont déplacées à un niveau d’altruisme totalement nouveau défini par « le besoin de la société » et non plus « le bénéfice pour le mouvement ».

Le mouvement a été dans le passé accusé de rester indifférent aux problèmes généraux comme la pauvreté ou les violations des droits de l’homme. Il semble que Gülen et le mouvement n’étaient après tout pas si indifférents, mais qu’ils construisaient le mécanisme grâce auquel il devenait possible de contribuer de façon significative en vue d’une solution.

Je prétends que cela annonce un mouvement Gülen plus actif dans le monde musulman et dans les pays du Sud. Le mouvement ne s’étendra pas seulement comme il l’a fait au début en Turquie, mais il le fera avec plus d’autorité et plus rapidement. L’action caritative d’aide indique clairement que le mouvement se considère comme suffisamment mature pour s’attaquer à des questions plus importantes et plus complexes, et qu’il a orienté ses énergies vers le monde musulman.

Donc, en bref, le mouvement Gülen est clairement présent dans la plus grande partie du monde musulman. Il est à l’évidence plus puissant en Turquie et des les états turcophones. Pourtant, il s’est à l’évidence développé bien au-delà et est maintenant actif dans environ 42 pays musulmans. Le mouvement est moins actif au Moyen-Orient pour des raisons qui tiennent plus à ces pays qu’à Gülen lui-même. Gülen et le mouvement ont montré qu’ils mettent aujourd’hui leurs ressources à la disposition du monde musulman, comme le montrent le magazine Hira, la conférence du Caire et les écoles dispersées dans le monde musulman, prouvant ainsi qu’il n’est pas un mouvement uniquement turc.

Le point de vue de Gülen sur le monde musulman en général et le Moyen-Orient en particulier a été que la plus grande partie du monde musulman non arabe ressent toujours une affinité avec la Turquie et, étant donné le passé ottoman, l’aborde comme un leader naturel. Cette « affinité et acceptation inconscientes » sont importantes pour Gülen, à en juger par le fait qu’il le répète souvent. Je pense que Gülen cherche maintenant à toucher les dividendes de ce crédit inconscient dans le monde musulman. Étant donné que les problèmes du monde musulman sont complexes, profondément enracinés et embrouillés, et qu’il y a – dans une certaine mesure – une résistance arabe et iranienne à la Turquie, au modèle turc et au mouvement Gülen, Gülen a cherché à construire son leadership dans le monde turcophone et sa crédibilité en Occident avant d’essayer de pénétrer le Moyen-Orient. Cette tentative est en bonne voie et je prévois un nombre croissant d’écoles, de périodiques, de quotidiens et même de chaînes de télévision au Proche-Orient dans les dix prochaines années. À Today’s Zaman, des discussions sont déjà en cours avec des partenaires arabes.

Conclusion

Le présent papier affirme que l’influence de Gülen est transposable au monde musulman dans son ensemble, étant donné sa dynamique sous-jacente et sa nature. L’étendue et la profondeur de cette influence dépendent de la présence et de l’activité du mouvement dans cette région. Toutes les recherches indiquent que le mouvement est en train d’investir plus d’énergie dans le monde musulman, que ce soit à travers Hira, la publication de livres et un nombre croissant d’écoles.

Par son exemple, le mouvement présente la philosophie, les opinions et le tajdid de Gülen au monde musulman. Le tajdid de Gülen se révèle adaptable, flexible, durable et concret. Plus important, il est construit collectivement, fondé sur l’action et le comportement et diffusé à la base de la société. De cette façon, il se prête à une adaptation locale et à une acculturation qui augmentent ses chances de succès dans le monde musulman. Un thème toujours présent et sous-jacent dans le tajdid et le discours de Gülen est celui des valeurs liées aux droits de l’homme. Cela est important car cela signifie que les idées de Gülen, en tant que telles, promeuvent par défaut les valeurs liées aux droits de l’homme. Les idées de Gülen sont diffusées à travers l’exemple offert par le mouvement. Le meilleur exemple en est les activités de dialogue du mouvement parmi les musulmans. Ces activités introduisent à la théologie du dialogue de Gülen et à l’islamité anatolienne. L’islamité anatolienne représente la perception que Gülen a de l’islam, qui accorde la prééminence à la perception soufie, à l’amour, la tolérance, le pardon et la paix. Gülen dirait que c’est l’islam même. Je suggère que Gülen est en train de promouvoir l’islamité anatolienne parmi les musulmans afin de pouvoir procéder à un réglage minutieux de l’islamité rigide, conformiste et littérale qui est aujourd’hui la règle dans de nombreux endroits du monde musulman, ce qui est important pour que se développent les valeurs liées aux droits de l’homme dans le monde musulman.

En outre, Gülen promeut directement les droits de l’homme en intégrant la démocratie, les droits de l’homme, la liberté de croyance, le pluralisme et la laïcité à l’anglo-saxonne. Il est bien connu chez les juristes et les universitaires spécialistes du droit que la démocratie et le pluralisme sont considérés comme des préalables pour pouvoir jouir des droits de l’homme. Là où on est en opposition avec l’un des deux premiers, on ne peut profiter des seconds. De plus, en dépolitisant l’islam et en remplaçant le soutien de la théologie à l’état islamique ou à la gouvernance théocratique par le respect de l’état de droit, des élections et d’autres principes fondamentaux évoqués précédemment, Gülen fait directement la promotion des droits de l’homme à travers l’islam, ou à cause de l’islam. Son ijtihad progressif – en cours – sur le changement de religion vu par l’islam est à cet égard important.

Le résultat le plus net des efforts de Gülen a été de contribuer à l’apparition d’un nouveau type de musulman en Turquie qui, tout en étant un croyant solide, soutient la démocratie, le pluralisme et les droits de l’homme en raison de sa foi, et non pas malgré elle. Cela a aidé à renforcer la périphérie silencieuse et importante en Turquie, qui participe aujourd’hui de façon constructive à la vie publique turque et se bat pour en occuper la partie centrale.

En retraçant la présence et la croissance du mouvement dans le monde musulman, le présent papier suggère qu’un phénomène semblable s’y déroulera aussi. L’action caritative du mouvement prouve l’importance du monde musulman pour Gülen et indique que le mouvement est maintenant entré dans une phase nouvelle, celle de son adolescence, où il s’attaque à des questions sociales plus vastes et plus complexes, dont l’une est, à mon avis, de responsabiliser la société civile du monde musulman. L’activité croissante, et les écoles de cette région, appuient cette assertion et contredisent l’opinion couramment formulée sur le mouvement jusqu’ici selon laquelle le monde musulman n’est pas important pour Gülen. Je prétends que le monde musulman a toujours été crucial dans la vision que se fait Gülen d’une civilisation globale mais que la faisabilité, qui s’oppose à la philosophie, a empêché d’être trop présent dans cette région. En outre, on ne peut répliquer à la culture arabe, puissante et résistante au modèle turc, que par une crédibilité importante. Je prétends que, grâce à son travail et ses activités dans le reste du monde, le mouvement possède aujourd’hui cette crédibilité et cherche maintenant à l’utiliser dans le monde musulman. En se fondant sur le projet du mouvement et sur une longue histoire de bonnes relations, il est vraisemblable que l’Égypte serve de tremplin à l’élargissement des activités du mouvement au Proche-Orient.

Le fait que l’image de la Turquie se soit régulièrement améliorée dans le monde musulman au cours des dernières années ne fera qu’y augmenter le rythme de développement des efforts du mouvement. Avec le temps, et comme en Turquie, cela conduira à un changement de culture, de perception et d’atmosphère dans des domaines pertinents pour jouir des droits de l’homme, et contribuera à un débat élargi dans le monde musulman pour que s’y développe un ensemble de normes et de lois relatives aux droits de l’homme qui soit intérieurement significatif et efficace, et extérieurement cohérent et homogène.

 

[1] Il ne faut pas confondre les bénévoles actifs avec les soutiens et donateurs qui forment la colonne vertébrale du mouvement.

[2] Dans la terminologie islamique, la progressivité se réfère habituellement à la révélation coranique durant 23 années, sous l’instigation de certains événements (sebebul nuzul). L’interdiction de l’alcool dans le Coran, révélée en quatre étapes, est souvent donnée comme exemple de progressivité dans l’islam.

[3] En 1998, la plate-forme d’Abant a traité des relations entre islam et laïcité, en 1999 de la démocratie et des droits de l’homme, en 2000 du pluralisme et de la réconciliation.

[4] Je ne pense pas qu’il soit plus facile de vivre l’islam ailleurs qu’en Turquie. Il existe des soi-disant régimes islamiques en Arabie saoudite et en Iran, mais ils sont dirigés par l’état et confinés à une approbation sectaire (Turgut, 1997, p. 151).

[5] « Le Coran affirme que le pouvoir ne doit pas appartenir aux leaders spirituels, saints et infaillibles, comme c’est le cas en théocratie, ni à aucune institution religieuse qui soit sous leur contrôle, ni à aucune institution religieuse organisée autrement. L’islam ne permet aucun privilège fondé sur la famille, la classe sociale, la race, la couleur de peau, la richesse ou le pouvoir. » (entretien avec Fethullah Gülen, 2005, p. 450)

[6] Gülen affirme que Dieu détermine les lois de la religion et les lois de la nature et de la causalité. Le croyant doit donc respecter ces deux types de lois. Négliger de suivre les lois de la nature et de la causalité signifie qu’on atteint un résultat désiré en négligeant d’obéir aux lois de Dieu. D’où la redéfinition que Gülen fait de la taqwa (piété) comme incluant le fait de vivre conformément à la sunnatullah de Dieu (modèle de Dieu pour la création, lois de la nature). Partant de là, Gülen affirme que l’Occident est plus musulman que les musulmans, puisqu’il a acquis une supériorité en suivant les lois de causalité de Dieu, alors que les musulmans ne l’ont pas fait.

[7] Voir Gülen, 1995, p. 218, pour une brève discussion sur la nécessité de prendre en considération les conditions socioculturelles, les perceptions et les coutumes de l’époque.

[8] D’autres ijtihads progressifs de Gülen, qui mûrissent actuellement, concernent la « démocratie métaphysique » et l’art islamique à l’époque moderne.

[9] « Le monde islamique continue de se fourvoyer dans une interprétation brutale sinon erronée. Nous devons travailler au sein du monde islamique pour amener à un renouveau total. La communauté islamique a besoin d’être revivifiée. » (Gülen, 2003, p. 3)

[10] Il m’a été dit que lorsque le mouvement a propose d’ouvrir une école en Iran, les autorités iraniennes ont répondu : « Donnez-nous les fonds et nous l’ouvrirons pour vous. »

[11] À la suite du tremblement de terre de 2006 en Asie, l’œuvre caritative a construit trois villages de tentes au Pakistan, qui ont accueilli environ 5000 victimes. Elle a procuré à ces villages nourriture et aide pendant six mois. Elle a également transmis aux autorités pakistanaises un chèque de quatre millions de dollars pour l’aide d’urgence aux victimes du tremblement de terre. Elle a aussi construit dix écoles préfabriquées, chacun d’une capacité de 350 élèves, et a fourni le matériel et les équipements scolaires.

[12] En 2007, l’action caritative entama une campagne appelée « Main dans la main avec les peuples palestiniens et libanais ». Elle consista à envoyer de la nourriture en Palestine (13 camions) et au Liban (14 camions). La liste des autres programmes internationaux entrepris dans le cadre de cette action caritative s’allonge.

 

* juriste, directeur de Dialogue Society à Londres et doctorant en droit.

Yfs Yrci

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